1 Spanda, la Vibration cosmique, au cœur du Yoga selon le Shivaïsme du Cachemire - Yoga Festival Paris

Spanda, la Vibration cosmique, au cœur du Yoga selon le Shivaïsme du Cachemire

Jour: 
Samedi 24 octobre
Heure de début: 
16h00
Durée : 
50 minutes
Lieu: 
Espace Conférence
Niveau: 
Tout public
Intervenant: 

Dans notre monde devenu si complexe, le virtuel, sous forme d’une immense toile interconnectée, s’est imposé à nous comme réalité quotidienne, multipliant les sollicitations en tous genre. Mais qu’en est-il de la Vie, tout simplement, perçue dans notre précieux vaisseau du corps- souffle-esprit ? Nous arrive-t-il de nous immerger dans cet état spontané du vivre en plénitude ?

Une telle question, surprenante pour certains, n’en est pas moins primordiale, et s’inscrit dans un cadre plus vaste que celui du bien-être individuel, car elle concerne une véritable écologie de l’être, célébrant la vie, la Vie infinie vibrant ici-même, de manière unique, en chacun de nous. Cette recherche n’est-elle en définitive pas la motivation profonde de tout yogin, de toute yoginî ? C’est en tous cas le propos des traités de Yoga, des  Upanishads, ou des  Tantras. Parmi les trésors légués par les auteurs indiens au cours des trois millénaires passés, un courant encore peu connu a transmis des intuitions particulièrement éclairantes.

  Philosophes de renom, Vasugupta (IXe s.), Abhinavagupta (X-XIes siècles) et bien d’autres, appartiennent à l’école de la Vibration, nommée Spanda. Ces grands penseurs, versés dans toutes les sciences de leur temps (Veda, Tantra, doctrines bouddhiques…) sont avant tout des êtres ardents, épris de liberté spirituelle, ils aspirent plus que tout à vivre l’expérience d’une conscience libérée de ses entraves, exerçant sa créativité, éprouvant la vie, le monde, le corps… non pas dépréciés, déréalisés, mais comme des dimensions de la Vie universelle.

  Ils se consacrent ainsi à l’exploration de l’univers intérieur de l’homme ; le corps, ce cosmos vivant, est ressenti comme une trame irriguée de Conscience-Energie vue comme l’ultime réalité selon cette doctrine, mais ils vont plus loin encore, en mettant en lumière l’essence de cette Vie : la Vibration cosmique, spanda, infiniment subtile, inaccessible aux sens comme à la pensée, et qui ne peut être saisie que dans un essor de conscience, un émerveillement.

Puissance de vie infinie, à la fois individuelle et universelle, immanente et transcendante, spanda, la vibration cosmique exprime, en une notion synthétique et unique, la véritable nature de la réalité. Kshemarâja, l’un des maîtres de cette école shivaïte non-dualiste (advaita), s’adresse ainsi à Shiva-Natarâja, incarnant cette Réalité absolue, dans le Pratyabhijñâ-Hridayam (Cœur de la Reconnaissance) :

« C’est par la Vibration que par Tu déploies l’univers entier. Tu es Conscience-Energie, et ce sont les ondes de cette vibrante expansion qui donnent forme à toutes choses en ce monde. »

Ne faisant qu’un avec la Vibration originelle (âdispanda),la Conscience-Energie (cit-shakti) se déploie ainsi en une infinité de degrés, au cours de la danse cosmique de Shiva Natarâja :

« L’univers entier qui s’étend de Shiva à la terre, vibre, fulgure, comme identique à la danse cosmique de Shiva Natarâja. »

C’est ainsi que viennent à l’existence, jaillissant des rythmes variés du damaru (tambourin), les êtres et les choses dans leur infinie diversité. Selon les termes même d’Abhinavagupta, la Réalité fulgure, scintille (sphurattâ), elle est vibration (spanda), élan (ullâsa), danse cosmique, vie universelle palpitant en tout ce qui existe. Elle est la vie-même, le Cœur  (hridaya), de la Conscience, fulgurant d’instant en instant… et de ce fait toujours nouvelle (nava). Elle ne peut être  éprouvée que dans un silence intérieur, intensément vivant, où la conscience prend conscience d’elle-même, sans aucun intermédiaire.

L’essence de cette Conscience-Energie est  lumière irradiante (prakâsha), animée d’une imperceptible vibration, Vie à l’état pur, si subtile qu’elle passe inaperçue. Elle n’est autre, selon eux, que l’essence indicible, oubliée en chacun, mais vibrant de manière ininterrompue dans le cœur.  Sitôt perçue, elle provoque « l’éclosion du cœur », l’épanouissement du « je suis » (aham), d’ordinaire contraint par l’ego. La danse des énergies du corps-souffle-conscience peut alors s’épanouir, et transfigurer la vie, du fait de cette prise de conscience énoncée dans ce verset de Vasugupta :

« Le Soi est le danseur. » nartaka âtmâ/  Shivasûtra.

Le yogin est ainsi invité à prendre conscience du mouvement spontané, sans origine, identique à celui de la danse cosmique, présent en son cœur-conscience : de là ruisselle la vibration subtile appelée parispanda, « flot du cœur » grâce auquel se réalise l’absorption dans la conscience cosmique, au moment de l’illumination.

Le yoga est donc simplement, dans ce courant nommé Spanda, union à la Conscience Universelle identifiée à l’origine de toute chose. L’expérience du spanda conduit ainsi à la perception unitaire de la Réalité. Pour les maîtres du Spanda, en effet, la Vibrationsous-tend à la fois la vie du corps-souffle-esprit individuel et celle de l’univers dans son infinité, de la matière « jusqu’au brin d’herbe » selon Abhinavagupta qui ajoute : « elle est  la chose à dévoiler entre toutes. »

Au niveau cosmique, les penseurs de l’école Spanda font appel à la métaphore de la trame vibratoire intégrant l’infinie variété phénoménale.

Afin d’éviter l’écueil d’une représentation trop réifiée, l’univers est imaginé sous la forme d’un déploiement sonore (phonématique) apparaissant sur fond d’un silence vibrant ; ou bien comme la danse cosmique de Shiva-Natarâja, ou encore comme un arbre inversé, racines célestes, branches vers le bas : une unique onde de sève parcourt l’infinie multiplicité des feuilles, fleurs, fruits...

Cette manière d’envisager la réalité ouvre à une compréhension du monde qui concilie plusieurs modalités : unité et multiplicité, intériorité et extériorité, essence et apparence. Au-delà d’une vision matérialiste, mécaniste, du monde, se dessine l’intuition d’un processus créatif, déployé ou reployé (unmesha-nimesha), d’ordre déplié et de matrice impliée, selon l’expression de David Bohm. Ce physicien visionnaire concevait ainsi l’univers comme une « mer d’énergie emplissant nos sens (qui la) perçoivent comme un espace vide ».

Tout en prenant la mesure de leurs contextes distincts, nous pouvons néanmoins  percevoir une résonance entre les conceptions de D. Bohm et celles de Vasugupta ou d’Abhinavagupta : l’une comme l’autre nous enseignent en effet que toute chose puise sa source en la Vibration, que la vie, se dévoilant en son unicité dynamique, peut être perçue à la fois comme plénitude et vacuité, forme et sans-forme. En dépit de la brièveté de cette esquisse, gageons que le yogin avisé saura en goûter la saveur, en discerner l’immense portée, philosophique, spirituelle, éthique même. La doctrine du Spanda peut de ce fait constituer une aide précieuse qui renouvellera non seulement sa vision du corps-souffle-esprit, mais aussi sa pratique, et plus encore sa compréhension de la Vie, en lui conférant une plus profonde plénitude. 


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